Réminiscences

Publié le par Sandrine Arlaud

Réminiscences

Ils rêvaient de plus en plus souvent depuis qu’ils s’étaient vus. Ces rêves lui semblaient tellement réels qu’elle avait l’impression de vivre une autre vie. Une vie en plus, encombrante le jour, occupait désormais ses pensées. Une vie en parallèle qui ne demandait qu’à surgir de leurs courtes nuits, bien entamées par le temps qu’ils prenaient à s’écrire en direct sur un réseau social. C’est lui qui avait commencé à raconter ses rêves, peu de temps après leur rencontre. C’était la première fois qu’il se livrait, sans la retenue qu’elle devinait dans leurs échanges quotidiens.

Avant la rencontre, ils s’écrivaient peu, juste quelques banalités. C’était facile. Net et concis. Sans engagement. Sans lieu ni distance. Parfait. Forcément parfait. Sur un réseau social, on ne montre que le meilleur de soi. Une grande opération de séduction. Pas même besoin de mettre une photo. Ni vu, ni connu, je t’embrouille, je t’emballe. Au fait des réalités du monde, elle avait, dès le début de leurs échanges, instauré des limites. Un mariage contre quelques papiers d’identité, déguisé sous une histoire d’amour frelatée, était devenu chose banale pour les candidats à l’immigration économique. Inutile de me draguer, lui avait-elle lancé sous forme d’avertissement. Elle avait pensé qu’il disparaîtrait alors de son paysage virtuel. Mais il n’en fût rien.

Lorsqu’elle avait envisagé un voyage touristique dans son pays au printemps, elle ne sut pourquoi, elle l’en informa. Elle le regretta aussitôt. Bien que demeurant loin de la ville qu’elle programmait de visiter, il décida de la rejoindre. Pourquoi s’encombrer d’un rendez-vous avec un inconnu quand la relation virtuelle était si confortable ? se demanda-t-elle. Elle n’était nullement une adepte de la rencontre sur internet. Ils savaient si peu l’un de l’autre, la réalité ne pouvait être que décevante. Elle se rassura en pensant que prendre un café avec cet homme ne lui demanderait que peu de temps et peu d’effort.

L’entrevue se déroula un soir dans le salon de l’hôtel où elle était descendue. À sa vue, une onde d’émotion la parcourut, comme ça, sans raison. Cette impression qu’on a parfois d’avoir vécu à l’identique un moment précis, ailleurs, dans un autre temps. Elle mit cet émoi sur le compte du trouble qu’elle avait ressenti dans la journée en revoyant le quartier où elle avait vécu dans son adolescence. L’homme, correct, timide et peu éloquent, lui parut étrangement ébranlé lui aussi. Le contact fut immédiat, comme de vieux amis reprenant, après de longues années d’absence, le fil de leur amitié, rien n’ayant changé, ils se retrouvaient comme s’ils s’étaient quittés la veille.

Ils décidèrent, ce soir-là, de dîner ensemble. Ils ne se posèrent aucune question, ne pouvant que constater tout ce qui les séparait : leur âge, leur culture, leur lieu de vie. Ils n’avaient rien pour s’entendre. Elle ne connaissait pas sa langue, il maîtrisait la sienne mais, sans entraînement depuis longtemps, disait-il, il avait du mal à s’exprimer. La soirée fut étonnamment agréable, juste faite du plaisir d’être ensemble. Elle ne s’était à aucun moment sentie obligée de tenir compagnie à cet homme. Non, à sa grande surprise, elle en avait eu envie.

Ils passèrent finalement quarante-huit heures ensemble, ce qu’elle n’avait nullement prévu. Se donnant rendez-vous dès le matin dans un café, ils visitèrent les lieux incontournables de la cité, prirent leurs repas en tête-à-tête, se quittant tard dans la nuit. Leurs entretiens étaient presque silencieux sans jamais, pour autant, en ressentir une quelconque gêne. Parfois, leurs regards s’effleuraient longuement, comme à la recherche d’une insondable vérité, étonnés de se trouver là où ils ne s’étaient pas cherchés. Une harmonie d’une évidence confondante les liait. Ils se quittèrent, les larmes aux yeux, devant la portière du taxi qui l’emmenait à l’aéroport.

Dans l’avion qui la ramenait en Europe, elle voulut remettre de l’ordre dans ses pensées. Un tel chagrin lui semblait tout à fait suspect, hors de propos. Elle avait hâte de reprendre le cours de sa vie. La parenthèse qu’elle venait de vivre avait été charmante mais il était temps de replonger dans les réalités plus terre à terre de son quotidien. Cependant, de retour dans sa vie, elle ne put se départir de son trouble. Le caractère insolite de cette rencontre la taraudant jour après jour, elle avait fini par admettre que cet homme lui manquait. Elle n’y comprenait rien.

Leurs échanges avaient été finalement d’une grande platitude et ne pouvaient déboucher sur un quelconque projet d’avenir, à part la vague promesse qu’ils s’étaient fait de se revoir un jour, sans y croire vraiment, comme on le fait si souvent pour berner son émotion du moment, vite oubliée. Elle ne se sentait pas non plus l’âme chasseresse d’une femme couguar, aux prises à ses démons de midi, phénomène très tendance dans ce nouveau siècle depuis qu’une deuxième vie, voire une troisième, pouvait s’ouvrir après cinquante ans aux femmes esseulées. Pourtant, elle avait dû se rendre à l’évidence : cet homme l’obsédait. Un soir, elle ralluma son ordinateur à la maison et lui laissa un message : « Donne-moi un rendez-vous pour échanger avec toi en direct. »

C’est ainsi qu’ils avaient débuté leurs conversations nocturnes, si toutefois on pouvait appeler conversations ces échanges hybrides, à mi-chemin entre l’écrit et l’oral. Leurs paroles caracolaient sous les doigts martelant le clavier de l’ordinateur. Ils apprirent à se connaître un peu mieux. L’homme avait plus de facilité à s’exprimer dans le temps de l’écrit, trouvant ses mots dans le calme, livrant une part de lui-même de plus en plus importante. C’est lui qui avait commencé à raconter ses rêves…

Il avait osé lui faire le récit d’un rêve érotique. Elle en fut surprise, ne s’attendant pas de sa part à ce genre d’épanchement. Elle s’était demandé si elle avait joué un rôle dans ce songe mais ne s’était pas enhardie à lui poser la question. D’ailleurs, les choses en restèrent là, il ne fut plus question de rêves pendant de longues semaines. Mais leurs discussions quotidiennes leur prirent de plus en plus de temps si bien que les nuits devinrent courtes, les réveils au matin douloureux, les journées difficiles. Les bévues s’accumulaient au travail, conduire devenait risqué, les relations avec les autres s’altéraient.

Elle décida de mettre un terme à leur bavardage, prétextant du fait que lui comme elle s’empêchaient de vivre dans leurs réalités respectives, aveugles aux opportunités qui pouvaient se présenter, ce qui risquait d’être regrettable. Il lui avait semblé que ceci – formulé avec douceur car l’homme étant gentil, elle ne voulait pas le blesser – était une bonne décision à prendre. Elle voulut rompre en direct. Il se mit dans une grande colère. Ils se quittèrent pour toujours. Elle pleura. Cette nuit-là, elle ne dormit pas. Le lendemain soir, elle alluma son ordinateur. Il était déjà là. Il l’attendait. Il ne parlèrent plus de se quitter. Elle comprit qu’il leur faudrait désormais organiser leur vie autour d’une existence virtuelle et nocturne aussi importante, sinon plus, que leur vie diurne.

Elle se mit à rêver d’eux. Elle et lui, ensemble. Les rêves, nombreux et récurrents, étaient doux et timides. Innocents. Tous deux étaient adolescents, d’à peu près le même âge, lui semblait-il. Leurs gestes étaient hésitants, leurs mots simples. Ils ne s’approchaient pas l’un de l’autre. Seuls leurs regards s’effleuraient, à peine, plongeant l’un dans l’autre pour quelques secondes, le brun de ses yeux à lui, l’or de ses yeux à elle, faisant jaillir des éclaboussures qui les bouleversaient. Au matin, elle s’éveillait avec le sentiment d’avoir vécu ces moments-là dans une réalité qui lui échappait. Ses nuits devenaient plus réelles que ses jours.

Par leurs rêves, ils s’apprivoisèrent. Il lui apprit qu’il l’avait cherchée autrefois, elle lui dit qu’elle l’avait trouvé longtemps auparavant. Ses mots insensés lui étaient comme imposés. Elle céda. Elle commença par lui raconter un de ses rêves. Il renchérit par un de ses songes à lui. Ils continuèrent ainsi, s’étonnant de la similarité  de leurs récits. Puis ils s’en troublèrent. Les coïncidences étaient insolites. Nuit après nuit, ils écrivaient ensemble, parfois en même temps, les mêmes mots. Tard dans la nuit, elle s’endormait enfin, un carnet de notes sous l’oreiller car il lui arrivait de se réveiller au milieu d’un rêve. Pour mieux se rappeler, pour ne rien oublier de ce qu’elle lui dirait, elle prenait des notes.

Ils finirent par appeler leurs rêves, par évidence, des souvenirs. C’était comme si, tout en les racontant, le brouillard se dissipait et qu’ils distinguaient désormais très nettement les contours d’une existence qu’ils avaient partagée autrefois, qu’ils distinguaient les silhouettes de ces jeunes gens qu’ils avaient été, se découvrant mutuellement. Dans leurs souvenirs, tout correspondait étroitement. Lui, le garçon brun à la peau mate, elle, la fille aux longs cheveux blonds. Leurs hésitations, leurs maladresses, leurs rires, les affleurements, par hasard au début, et puis, oser, une main posée sur une nuque, une bouche s’approchant d’une lèvre.

Il revint sur le rêve érotique, le premier qu’il lui avait conté. Il n’eut pas besoin de l’avouer, elle s’en souvint en même temps qu’il lui en faisait à nouveau le récit, c’était bien avec elle qu’il avait été. Elle se rappelait tout, maintenant ! Ils n’étaient encore que des enfants. L’entrelacement de leurs doigts les avaient menés au ciel, sous le dais d’une tonnelle, une vigne aux raisins prometteurs, dans une chaude nuit de fin d’été, allongés sur l’herbe encore tiède. Ils n’en avaient pas l’idée, ils ne savaient rien de ces choses. C’était arrivé, c’est tout. Deux enfants émerveillés d’une telle possibilité. Une incroyable possibilité. Sans honte, sans notion de sexualité, sans jouissance, un ajustement parfait, un acte pur, simple, naturel, d’une grande beauté. Un secret. Sacré. Oui, elle se rappelait tout maintenant…

Mais comment était-ce possible puisque tout les séparait ? Cette similitude de souvenirs était invraisemblable. Entre eux, vingt ans. Arrivés l’un après l’autre au rendez-vous, elle trop tôt, lui trop tard. Comment pouvaient-ils avoir ces réminiscences en commun ? Lui n’avait pas plus de réponse qu’elle mais il paraissait s’en accommoder dans une acceptation paisible qui avait sans doute à voir avec son « orientalité ». Son fatalisme lui permettait d’accepter cette existence en appendice avec la plus grande sérénité. Elle lui envia ses certitudes. Elle, elle était perdue dans les affres de la perplexité.

Il lui fallait trouver une explication. Il y en avait une, forcément. Il devait y avoir des réponses à ses questions. Où s’étaient-ils rencontrés ? À quelle date ? En y réfléchissant plus longuement, elle se dit qu’avoir les réponses à ces questions-là n’avait aucune importance. La vraie question, la seule, était celle qui s’imposait désormais. Comment avait-elle bien pu oublier ? Elle ne se le pardonnait pas.

Un soir, encore au travail, incapable de se concentrer sur le dossier auquel elle aurait dû consacrer son temps, elle prit une feuille de papier et le stylo plume qui aurait dû servir à parapher son courrier. Elle se mit à tracer, sur la largeur de la page, de gauche à droite, une longue ligne terminée par une flèche. Sur sa ligne de vie, graduée d’année en année, commençant par le point zéro à la date de sa naissance, figurait son parcours jusqu’au jour de leur récente rencontre. Elle traça sur une étroite bande de calque une deuxième ligne, graduée de manière similaire, correspondant à la ligne de vie de l’homme. Elle les mit en parallèle. Faisant glisser le calque vers la gauche ou vers la droite, elle chercha toutes les combinaisons possibles pour expliquer leur rencontre dans le passé. Elle n’y parvint évidemment pas, les vingt années qui les séparaient étaient irréductibles. Il y avait pourtant là quelque chose à découvrir, elle en était certaine.

Abandonnant les graphes sur son bureau, elle mit de l’eau à chauffer dans sa bouilloire électrique pour se faire un thé tout en admirant par la baie vitrée les lumières de la ville. L’hiver était venu si brutalement, en quelques heures à peine, elle en frissonnait. Elle revint s’asseoir, sa tasse de thé à la main, face à ces droites fourbes qui se refusaient obstinément à lui livrer leur secret. D’un air morne, elle leur décocha un regard assassin tout en soufflant énergiquement sur son thé brûlant. La bande de calque, dans un léger craquement, se retourna sur son axe longitudinal. Se soulevant, elle vint se recoucher sur la feuille de papier, ligne contre ligne, amoureusement. Immobile, la tasse en suspend, elle observa la superposition des lignes. Elle comprit instantanément. Elle comprit ce qui aurait dû s’imposer à elle dès le début, car telle était l’évidence. Sa ligne à lui ne pouvait que se tracer de droite à gauche, dans le sens de l’écriture arabe ! C’était seulement à cette condition qu’elle pourrait découvrir à quel âge ils s’étaient rencontrés.

Fiévreusement, elle cala le calque de façon à ce que le point zéro de l’homme corresponde à la date de leur récente rencontre sur sa ligne à elle. Les deux lignes cheminaient désormais à contre-sens. Ensemble mais à contre-sens ! Son cœur bondit. C’était très précisément ce que, intuitivement, elle avait deviné. Ils s’étaient aimés très précisément à l’âge de quinze ans. Une sublime correspondance, hors du temps, hors de l’espace, venait s’encrer là, très subtilement, exactement là.

Publié dans Histoires étranges

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article